« Aujourd’hui c’est un succès qui en appelle d’autres »

Sur un parcours linéaire et inédit à Paris, les syndicats en rouge ont battu le pavé avec des gilets jaunes. Les revendications ne sont pas totalement identiques mais tout le monde rêve de convergence des luttes.

Du jaune à côté des ballons rouges. Ce mardi, à l’appel de la CGT, mais aussi de Solidaires, de la FSU, de sections locales de FO et de plusieurs acteurs militants et politiques, dont Attac et la Fondation Copernic, des militants ont battu le pavé parisien le long de la rue Rivoli jusqu’à la place de la Concorde. Un drôle de parcours, de mémoire de syndicalistes, pour une manifestation atypique à laquelle plusieurs figures des gilets jaunes s’étaient associées, dont Eric Drouet. Au total, tous participants confondus, ils étaient 14 000 à Paris selon le cabinet Occurrence, mandaté par un collectif de médias, mais 18 000 selon la police, soit une mobilisation en forte hausse par rapport au 14 décembre. «Aujourd’hui c’est un succès qui en appelle d’autres», s’est réjoui le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez. 

Dans le cortège, les revendications sont nombreuses: hausse des salaires, justice fiscale, opposition à la réforme du lycée ou à l’augmentation des frais d’inscription des étudiants étrangers, droit de manifester, défense du service public. D’abord éparpillés, les gilets jaunes ont fini par former des rangs un peu plus serrés, déboulant les premiers avec les étudiants sur la place de la Concorde en fin d’après-midi. Derrière eux, le service d’ordre syndical se tenait à distance, suivi par le carré de tête et l’enfilade de camions. Sur celui de Solidaires, la sono grésillait au son de «Macron nous fait la guerre et sa police aussi, mais on reste déter' pour bloquer le pays». 

Dans les rues, contrairement aux mesures de protection qui sont devenues le rituel des samedis de mobilisation des gilets jaunes, peu de boutiques étaient fermées le long du parcours. Sur une des rares planches en bois condamnant une devanture, quelqu’un avait écrit: «Paradis pour les uns, pas un radis pour les autres.» Comme ils le font depuis mi-novembre, les gilets jaunes avaient inscrit leurs messages sur leurs chasubles. Du très classique – «RIC, fin des privilèges, pouvoir d’achat» ou «Macron démission» – mais plus ou moins raccords avec ceux des syndicalistes, plutôt soucieux de s’en tenir aux revendications sociales. Parfois, signe de convergences, les deux couleurs du mouvement se sont mélangées: ici, une militante grimée en Marianne, bonnet phrygien rouge CGT et foulard jaune. Là, un manifestant en robe d’avocat, chasuble jaune et chapeau rouge.  

Richard, cégétiste de Toulouse et de passage à Paris, veut croire à la convergence «car nous avons les mêmes préoccupations sociales». Mais, dans le cortège, cet idéal ne convainc pas tout le monde. «Nous, on est dans une continuité syndicale. On demande le smic à 1 800 euros, la compensation de la CSG, le retour de l’ISF. Ça fait des années que les syndicalistes se battent pour le pouvoir d’achat et certains Français se sont réveillés un matin…» grince un cheminot CGT à la retraite. Comprendre: les gilets jaunes, en lutte depuis trois petits mois. 

«Le mélange de tout le monde, ce serait pas trop mal»

Le rôle des syndicats dans le mouvement né cet automne est au cœur des inquiétudes de Christophe, cégétiste et insoumis, «mais en ce moment gilet jaune à 99%». «Cela fait trois mois qu’on attend les syndicats pour la convergence. Ils nous ont pris de haut, et maintenant les voilà», grince Christophe, pour qui il y a une «jalousie» de la CGT face au mouvement: «Les gilets jaunes ont fait reculer Macron. Les syndicats, eux, n’y sont pas arrivés.» 

Venu en «solidarité avec le monde salarié», un porteur de gilet jaune à la retraite est sur la même longueur d’ondes: sans la convergence, point de salut. «Il y a 70% de Français qui se disent mécontents dans les sondages mais qui ne viennent pas gonfler les rangs des gilets jaunes le samedi. Il faut arriver à un moment à franchir le pas», lâche-t-il, amer. D’ailleurs, sur les 70 personnes qui composent son groupe de gilets jaunes de Cergy-Pontoise, dans le Val-d’Oise, ils ne sont que deux à être venus manifester mardi rue de Rivoli: «C’est dur de les convaincre car ils ont peur de la récupération.» Son voisin, complète: «Pour certains, c’est un coût financier aussi de faire grève.»

Paris, ils étaient 14.000 selon le cabinet Occurrence, mandaté par un collectif de médias dont fait partie 20 Minutes, 18.000 selon la préfecture de police et 30.000 selon la CGT. A Lyon, 4.300 personnes ont manifesté, à Marseille, 5.200 et à Lille, 2.300. Partout dans l’Hexagone, plusieurs dizaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues, à l’appel principalement du syndicat CGT mais aussi, pour la première fois, avec la participation de « gilets jaunes », citoyens qui mènent une fronde sociale depuis près de trois mois et qui jusqu’à présent regardaient les syndicats avec méfiance.

Dans les cortèges, les revendications étaient nombreuses : hausse des salaires, justice fiscale, opposition à la réforme du lycée ou à l’augmentation des frais d’inscription des étudiants étrangers, droit de manifester ou défense du service public.

« Aujourd’hui c’est un succès qui en appelle d’autres », s’est réjoui le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, voyant dans la fermeture de la tour Eiffel pour grève le symbole « d’une journée de réussite ».

Rapprochement entre syndicats et « gilets jaunes »

Dans l’ensemble, les manifestations se sont déroulées dans le calme. La circulation a été perturbée par plusieurs manifestations CGT et « gilets jaunes » sur des ronds-points ou sur des routes en Normandie ou dans le Gard, des régions fortement mobilisées depuis le début du mouvement.

Des préavis de grève avaient été déposés dans la fonction publique, les transports publics ou Radio France. Selon le ministère de l’Éducation nationale, environ 5 % des enseignants étaient en grève.La CGT en bonne place dans les cortèges pour la grève du mardi 5 février 2019.

Pour la première fois, cette journée a marqué un rapprochement entre syndicats et « gilets jaunes », Philippe Martinez se réjouissant des revendications communes. En novembre pourtant, il avait refusé tout lien avec le mouvement des « gilets jaunes » à cause de son discours antifiscal et des risques de récupération par l’extrême droite. Il a révisé son discours lorsque les revendications des « gilets jaunes » se sont élargies à la hausse du salaire minimum, la « justice fiscale » ou davantage de services publics.